Marie-Hélène Dupont

Habitante d'un village rural de la Brie depuis 1999 — Ancienne cadre parisienne reconvertie en télétravailleuse, co-fondatrice d'une association de défense du patrimoine local

Pourquoi avez-vous quitté Paris pour vous installer en Brie il y a 25 ans ?

Au départ, c’était presque un accident. Mon mari et moi, on cherchait à décrocher de Paris le temps des week-ends. On a visité une maison dans un village de la Brie — je ne vous dirai pas lequel pour préserver un peu notre tranquillité — et on a tout de suite été frappés par le silence. Ce silence-là, en Île-de-France, à trente minutes de la Marne-la-Vallée, c’était quelque chose qu’on ne soupçonnait plus. On a d’abord fait la navette pendant deux ans, puis on a sauté le pas. J’étais cadre dans une entreprise parisienne, j’ai réussi à passer en télétravail partiel. C’était avant que ça devienne banal.

L’intégration dans la communauté villageoise

Comment s’est passée l’intégration dans le village ?

Honnêtement ? Lentement. Dans les villages de la Brie, il y a une distinction assez nette entre les familles installées depuis plusieurs générations et les “Parisiens” qui arrivent. Ce n’est pas de la méfiance ouverte — les gens sont plutôt polis — mais il y a une prudence réciproque. Ça m’a pris deux ou trois ans avant de vraiment me sentir accueillie. Le déclic, ça a été de rejoindre l’association de protection du patrimoine local et de participer aux chantiers de bénévolat pour restaurer un calvaire en mauvais état. Les gens ont vu qu’on ne venait pas juste profiter du cadre de vie mais qu’on était prêts à s’engager pour le village.

Qu’est-ce que vous avez découvert de la Brie que vous ne soupçonniez pas ?

La biodiversité, sans aucun doute. On pense que la plaine céréalière, c’est un désert biologique. Et c’est en partie vrai dans les grandes parcelles intensives. Mais dès qu’il y a des mares, des haies, des bords de chemins non fauchés, la vie reprend ses droits. J’ai appris à reconnaître les oiseaux des champs — les busards, les alouettes, les bruants — et c’est devenu une passion. Mes enfants, qui ont grandi ici, ont une connaissance de la nature que leurs cousins parisiens n’ont pas.

Les défis concrets de la vie rurale

Et les difficultés ? On dit souvent que la vie rurale est romantisée.

Oui, et c’est vrai qu’il y a du romantisme là-dedans. Les difficultés concrètes, ce sont d’abord les services qui manquent. Ici, il faut prendre la voiture pour tout : le médecin, le dentiste, la pharmacie, les courses. L’école primaire fonctionne encore, mais les enfants prennent le car dès le collège. Et si vous n’avez pas de voiture, ou si vous ne pouvez plus conduire, vous êtes vraiment isolé. C’est un vrai problème social dans nos villages.

Maison ancienne dans un village rural de la plaine briarde

La seconde difficulté, c’est la connectivité. On a la fibre depuis peu dans notre commune — ça a transformé la vie des télétravailleurs —, mais ce n’est pas encore partout dans la Brie.

Associations, traditions et vie communautaire

Comment les associations locales structurent-elles la vie du village ?

Elles sont essentielles. C’est vraiment le tissu conjonctif de la vie communautaire. Notre village a une vie associative assez dense pour sa taille : une association de patrimoine, une association sportive (randonnée et vélo), un comité des fêtes qui organise la fête patronale chaque été, et quelques associations thématiques. Ce réseau crée des occasions de se croiser, de se connaître, de construire quelque chose ensemble. Sans ça, les habitants resteraient chacun dans leur maison avec leur jardin et leur télé.

La fête patronale, justement, elle est encore vivante dans votre village ?

Plus que je ne l’aurais cru en arrivant de Paris ! Le premier été, j’ai été surprise par l’intensité de la fête patronale. Il y avait la messe du matin, la procession — à laquelle participaient même des gens qui ne mettent jamais les pieds à l’église le reste de l’année —, le repas communautaire sur la place, les jeux pour les enfants, la brocante du dimanche. C’est un événement qui appartient à tout le village, pas seulement aux pratiquants. C’est ça, la culture rurale : la religion a structuré le calendrier et les rites sociaux pendant des siècles, et ces structures perdurent même quand la foi s’est érodée.

Comment se passe la coexistence entre les “anciens” et les nouveaux arrivants ?

Ça dépend énormément des profils. Les néo-ruraux qui viennent avec l’idée qu’ils vont “améliorer” le village — moderniser, réorganiser, faire comme à Paris en mieux — créent souvent des tensions. Ceux qui arrivent avec humilité, prêts à apprendre la culture locale avant de vouloir la transformer, trouvent généralement leur place. Personnellement, j’ai appris énormément des anciens : sur le calendrier agricole, sur l’histoire du village, sur les pratiques traditionnelles et coutumes rurales. Ça prend du temps, mais c’est un enrichissement réel.

Vue sur la plaine de la Brie en Seine-et-Marne, horizon ouvert

Bilan après 25 ans et conseils pratiques

Vous ne regrettez pas votre choix ?

Jamais. Pas une seule fois en 25 ans. Quand je sors le matin et que je regarde les champs à perte de vue, quand j’entends les cloches de l’église le dimanche, quand je vois les hirondelles revenir au printemps se nicher dans notre grange — ce sont des petits bonheurs quotidiens que je n’aurais jamais eus à Paris. Et puis le rapport au temps change. À la campagne, vous vivez dans l’épaisseur du temps : vous voyez la maison de votre voisin qui date du XVIIIe siècle, vous marchez sur un chemin tracé depuis le Moyen Âge, vous passez devant un calvaire planté il y a deux siècles. Ça remet les choses à leur place.

Un conseil pour quelqu’un qui envisage de s’installer dans un village de la Brie ?

Visitez plusieurs fois, à différentes saisons, avant de vous décider. La Brie en mai avec les colzas en fleur, c’est magnifique. En février, avec la boue et le ciel bas, c’est plus austère. Assurez-vous que vous acceptez vraiment la dépendance à la voiture. Et renseignez-vous sur la vitalité associative et la dynamique du village. Un village qui a des associations actives, des projets, une fête patronale vivante — c’est un signe que la communauté est en bonne santé. Un village sans vie associative peut être beau mais très solitaire.