Pascale Hébert

Agricultrice céréalière à Touquin (Seine-et-Marne, 77) — Quatrième génération sur la Ferme du Bois-Joli, présidente de l'association "Brie d'Avenir"

Pour comprendre ce que signifie travailler la terre en Brie au XXIe siècle, nous avons passé une matinée à la Ferme du Bois-Joli, à Touquin, à une vingtaine de kilomètres de Courquetaine. Pascale Hébert nous y a accueillis dans la grande cuisine de la maison familiale, entre le café du matin et le départ pour les champs. Pendant deux heures, elle a parlé sans détour de son métier, de sa ferme, de ses doutes et de ses convictions. Voici la retranscription de cet entretien, mené par Claire Vasseur pour mairiedecourquetaine.fr.

Le métier d’agricultrice en Brie : un héritage familial

Pascale, vous êtes la quatrième génération sur cette ferme. Comment êtes-vous devenue agricultrice céréalière ?

C’est venu naturellement, mais ce n’était pas écrit d’avance. Mon grand-père a acheté la ferme en 1946, mon père l’a reprise en 1978. Je suis née ici, dans la maison où nous discutons. Adolescente, j’aidais aux travaux, je conduisais le tracteur à treize ans dans la cour, je participais aux moissons. Mais je voulais voir autre chose. Après le bac, je suis partie à Paris suivre des études de gestion. J’ai travaillé deux ans dans une coopérative agricole, côté administratif. Et puis mon père a eu un problème de santé en 2002, et la question de la succession s’est posée brutalement.

J’ai pris le temps de réfléchir. Mon frère ne voulait pas reprendre, il avait sa vie en région parisienne. Si je ne le faisais pas, la ferme partait en fermage à un voisin, ou pire, elle était démembrée. J’ai repris en 2004, après avoir validé un BTS Productions Végétales à Brie-Comte-Robert. À trente ans, je me suis retrouvée chef d’exploitation, avec 160 hectares à gérer. Mon mari, qui était ingénieur agronome dans le privé, m’a rejointe deux ans après. C’est lui qui s’occupe surtout du machinisme et des marchés. Moi, je gère l’agronomie, les bâtiments, le relationnel et l’administratif. Cette transmission, je la replace toujours dans le contexte plus large du pays de Brie et de la Seine-et-Marne, où l’agriculture céréalière reste la colonne vertébrale de l’économie rurale.

Une journée type sur la ferme, ça ressemble à quoi ?

Ça dépend complètement de la saison. En hiver, les journées sont courtes côté champs mais longues côté bureau. On planifie les semis, on négocie les ventes de récolte, on prépare les déclarations PAC, on entretient le matériel. Je commence vers 7 heures, je termine vers 19 heures, avec une vraie pause à midi. C’est le moment où je peux faire les visites de scolaires aussi, parce qu’il y a moins d’urgences.

Au printemps et à l’automne, c’est une autre histoire. En période de semis ou de récolte, on commence à 5 heures du matin et on finit à 22 heures, parfois plus tard. La moisson, c’est trois semaines intenses entre fin juin et mi-juillet où on ne s’arrête presque pas. Mon mari fait les longues journées dans la moissonneuse, moi je fais les rotations de bennes, le ravitaillement, les repas pour le saisonnier qu’on embauche à cette période. Le soir, je fais la compta et les bons de livraison. On dort cinq heures par nuit pendant cette période. C’est dur physiquement, mais c’est aussi un moment qu’on attend toute l’année, parce que c’est l’aboutissement.

Les grandes cultures en Brie au XXIe siècle

Quels sont les rendements moyens dans la plaine briarde, et où se situe votre exploitation ?

La Brie est l’une des meilleures zones céréalières d’Île-de-France. On y trouve des limons profonds, bien drainés, avec une réserve utile en eau correcte. Sur le blé tendre, qui reste notre culture principale, les rendements moyens tournent autour de 75 quintaux par hectare. Notre ferme fait un peu mieux, autour de 78 quintaux, parce qu’on a investi dans le drainage et qu’on suit de près la fertilisation azotée fractionnée.

Sur le colza, c’est plus aléatoire, entre 32 et 40 quintaux selon les années. La betterave sucrière, qu’on cultive sur une cinquantaine d’hectares, donne autour de 90 tonnes par hectare avec un taux de sucre correct. On exploite 220 hectares au total, ce qui est légèrement au-dessus de la moyenne départementale de 180 hectares. C’est une taille qui permet d’amortir le matériel mais qui reste à taille humaine, sans salarié permanent.

Moissonneuse dans un champ de blé en Brie

Vous parlez de matériel : quel est l’investissement nécessaire pour une exploitation comme la vôtre ?

C’est un sujet qu’on n’aborde jamais avec les visiteurs et qui surprend toujours. Une moissonneuse-batteuse neuve, aujourd’hui, c’est entre 350 000 et 500 000 euros. Un tracteur de 200 chevaux, autour de 180 000 euros. Un semoir combiné, 80 000 euros. On parle facilement d’un million d’euros de matériel pour faire tourner une ferme de notre taille, sans compter les bâtiments de stockage. C’est pour ça que beaucoup d’exploitations passent par la copropriété de matériel via une CUMA, ou par l’entrepreneur agricole pour certains travaux.

Nous, on a fait le choix d’investir dans notre propre parc, mais avec du matériel d’occasion pour 40% des engins. Notre moissonneuse a douze ans, on l’a achetée à 180 000 euros au lieu de 450 000. Ça change tout côté trésorerie. Le revenu d’une exploitation céréalière en EARL en Seine-et-Marne, après charges et avant impôt, c’est entre 25 000 et 40 000 euros par exploitant et par an en moyenne. Pas de quoi rouler en grosse berline. Et il faut se rappeler qu’on travaille 65 heures par semaine en moyenne sur l’année.

Les variétés de blé que vous semez sont les mêmes que celles d’il y a trente ans ?

Pas du tout, ça a énormément évolué. Mon père semait du Soissons, du Trémie, des variétés qui ne sont plus utilisées aujourd’hui. On change de variété tous les trois ou quatre ans en moyenne. Actuellement, on travaille avec Chevignon, Filon et Complice, qui sont des variétés sélectionnées pour leur résistance aux maladies et leur rendement régulier. La sélection variétale a énormément progressé, c’est ce qui nous permet de continuer à produire avec moins de pesticides qu’avant.

On adapte aussi les semis aux contraintes climatiques. Avant, on semait le blé d’hiver en octobre. Maintenant, on décale parfois en novembre pour éviter les attaques d’insectes et limiter l’impact des automnes très doux. C’est une agriculture beaucoup plus technique qu’on ne l’imagine de l’extérieur. On lit des revues spécialisées, on participe à des formations chaque année, on fait des essais sur nos parcelles. Le métier a changé profondément.

Haies, mares et biodiversité : l’agriculture vue de l’intérieur

Comment gérez-vous les haies et la biodiversité sur l’exploitation ?

C’est une vraie préoccupation, et pas seulement par discours. Quand j’ai repris la ferme en 2004, on avait deux kilomètres de haies. Mon père, comme beaucoup à son époque, en avait arraché dans les années 80 pour agrandir les parcelles. Aujourd’hui, on est à six kilomètres de haies, et on continue à en planter. On a aussi creusé deux mares de récupération en bord de parcelle. Ces aménagements sont financés en partie par les Mesures Agro-Environnementales et Climatiques, des MAEC, qui nous versent une indemnité pour entretenir ces espaces.

Concrètement, on plante des haies bocagères avec quinze à vingt espèces locales : aubépine, prunellier, charme, érable champêtre, noisetier, fusain. Ces haies servent à plusieurs choses : elles abritent les oiseaux et les petits mammifères, elles cassent le vent qui dessèche les cultures, elles limitent le ruissellement et l’érosion des sols. On a vu revenir des chouettes chevêches qu’on n’avait plus vues depuis des années. Les perdrix grises sont en augmentation aussi.

On parle souvent des oiseaux des champs en déclin. Que constatez-vous concrètement ?

C’est un sujet réel et qui nous touche. Les alouettes, les bruants, les linottes ont fortement diminué en quarante ans, c’est indéniable. Mon père racontait qu’enfant, il y avait des nuées d’alouettes au-dessus des champs. Aujourd’hui, on en entend encore mais beaucoup moins. Les causes sont multiples : l’agrandissement des parcelles, la disparition des bordures herbeuses, l’usage des herbicides, la mécanisation rapide qui détruit les nids au printemps.

Ce qu’on fait à notre échelle, c’est laisser des bandes enherbées de cinq mètres en bordure de champ, ne pas faucher entre mi-avril et mi-juillet sur certaines zones pour préserver la nidification, et maintenir des couverts d’interculture qui servent de garde-manger en automne. Ce n’est pas suffisant pour inverser la tendance, mais c’est un début. Et puis on travaille avec l’Office Français de la Biodiversité, qui vient faire des comptages chez nous deux fois par an. On a des données chiffrées qui montrent une stabilisation, ce qui est déjà encourageant.

Quels sont les défis climatiques que vous affrontez aujourd’hui ?

Le climat change visiblement, on le voit dans le calendrier. Les moissons arrivent dix à quinze jours plus tôt qu’il y a trente ans. Les automnes sont plus doux et plus humides, ce qui complique les semis et favorise les maladies fongiques. Les printemps alternent entre gel tardif et sécheresse précoce. En 2024, on a eu des orages de grêle qui ont détruit 30 hectares de colza en quinze minutes, fin mai. Ça arrive de plus en plus souvent.

L’adaptation, c’est un travail permanent. On a investi dans l’irrigation par enrouleur pour 40 hectares stratégiques. On diversifie les espèces et les variétés pour répartir le risque. On expérimente des couverts végétaux qui améliorent la structure du sol et sa capacité à retenir l’eau. On suit de très près les bulletins météo et les modèles d’aide à la décision. C’est passionnant intellectuellement, mais c’est aussi un stress permanent. Quand on voit arriver un orage en juin, on ne dort plus. Cette tension climatique pèse aussi sur le quotidien des autres communes rurales franciliennes décrites dans notre dossier sur les villages de Seine-et-Marne, où les viticulteurs comme les céréaliers font les mêmes constats.

Transmission, scolaires, et l’avenir des fermes briards

La conversion bio partielle, qu’est-ce que ça a changé concrètement ?

On a converti 45 hectares en bio en 2018, soit 20% de l’exploitation. La conversion dure trois ans, pendant lesquels on applique les règles bio sans pouvoir vendre en bio. C’est une période financièrement difficile parce qu’on perd en rendement, environ 30%, sans toucher la prime de prix bio. On a tenu grâce aux aides à la conversion et à la diversification des autres parcelles.

Aujourd’hui, ces 45 hectares produisent du blé meunier bio vendu à des minoteries locales, et du tournesol pour de l’huile bio. C’est plus exigeant en travail, plus aléatoire en rendement, mais le prix de vente est deux fois plus élevé. Économiquement, c’est équivalent au conventionnel, mais avec une meilleure valorisation et une fierté différente. On a fait le choix de garder l’autre partie en conventionnel parce qu’on n’est pas convaincu que tout puisse passer en bio dans notre région, avec les pressions parasitaires et les rendements qu’elle impose. Le tout bio sur grande surface, ce n’est pas réaliste partout. C’est un choix d’équilibre, ni dogmatique ni naïf.

Vous accueillez des scolaires sur la ferme. Qu’est-ce qu’ils découvrent ?

C’est l’activité que je préfère, même si elle me prend beaucoup de temps. On reçoit environ 600 enfants par an, de la maternelle au CM2, principalement des écoles de la Brie en Seine-et-Marne et de la petite couronne parisienne. Une visite dure une demi-journée. On commence par expliquer le cycle d’une céréale, du grain semé à la farine. On montre les machines, on fait toucher le blé, on visite la grange.

Ce qui me frappe, c’est l’écart énorme entre ce que ces enfants pensent savoir et la réalité. Beaucoup croient que le pain pousse dans des sachets, qu’on fabrique le lait à l’usine, que les vaches sont marron. Je ne plaisante pas, on a eu des CM1 qui pensaient ça. C’est la deuxième génération d’enfants qui n’ont aucun lien direct avec la campagne. Quand ils sortent de la visite, ils ont vu un champ, ils ont touché une plante de blé, ils ont compris d’où venait leur baguette. Pour beaucoup, c’est le premier contact avec une ferme de leur vie. Ça vaut tous les discours.

Ferme familiale en Brie avec famille d'agriculteurs

La transmission familiale, comment ça se passe avec vos enfants ?

J’ai trois enfants : deux filles de 22 et 19 ans, un garçon de 16 ans. L’aînée fait des études d’agronomie à Nancy, elle envisage de reprendre, mais elle hésite encore. Elle veut voir d’autres choses avant. La cadette fait du droit, ça ne l’intéresse pas. Le petit dernier veut être pilote de ligne, autant dire qu’on est loin du tracteur. On ne fait pas pression. La pire chose serait qu’un enfant reprenne par devoir et soit malheureux toute sa vie. Mon père a eu la sagesse de me laisser libre, je ferai pareil.

Si aucun ne reprend, on s’est fixé une règle : on ne vendra pas. On mettra en fermage à un jeune installé qui n’a pas de terre. C’est un sujet important dans nos discussions familiales. La vie de famille en milieu rural et transmission est différente de celle qu’on connaît en ville : tout est lié, la maison, le travail, le patrimoine, le rythme. Ce n’est pas plus facile, ni plus difficile, c’est autre. Mes enfants ont grandi en sachant ce que c’est de moissonner sous 35 degrés, mais aussi de petit-déjeuner avec vue sur les champs. Ils décideront en conscience.

Un mot sur l’association “Brie d’Avenir” que vous présidez ?

C’est une association que j’ai cofondée en 2019 avec six autres agricultrices et agriculteurs du secteur. On voulait sortir des syndicats agricoles classiques, qui sont souvent enfermés dans des oppositions stériles, pour créer un espace de discussion et d’action concret. On compte aujourd’hui 78 adhérents, sur tout l’est de la Seine-et-Marne, autour de Coulommiers et Provins. On organise des journées techniques sur les couverts végétaux, l’agriculture de conservation, la valorisation des productions locales.

On a aussi monté une marque collective pour vendre nos farines et nos lentilles vertes directement aux boulangeries et restaurants de l’Île-de-France. Ça permet d’éviter la grande distribution sur une partie de notre production et de garder de la valeur ajoutée. C’est un travail bénévole énorme, mais ça crée du lien entre exploitants qui sont souvent isolés. Et ça nous donne un poids collectif quand on discute avec les élus, la chambre d’agriculture ou les services de l’État.

Quel regard portez-vous sur la pression foncière en Île-de-France ?

C’est probablement le sujet le plus inquiétant pour l’avenir. Chaque année, environ 1 500 hectares de terres agricoles disparaissent en Seine-et-Marne pour des lotissements, des entrepôts logistiques, des infrastructures. C’est dramatique. Une fois qu’une terre est urbanisée, elle est perdue pour toujours, c’est irréversible. Et la Brie, qui est l’une des meilleures terres céréalières de France, n’est pas épargnée par cette pression.

À chaque fois qu’on apprend qu’un projet d’entrepôt va se monter à proximité, on monte au créneau avec d’autres agriculteurs et le patrimoine agricole et mémoire rurale nous mobilisent comme témoins de ce qui est en jeu. Les SAFER ont un rôle de régulation, mais elles sont parfois débordées. Les élus locaux ont une responsabilité énorme. Quand on artificialise une terre de Brie, on prive aussi les générations futures de la possibilité de produire localement. Préserver les espaces agricoles autour de Paris, c’est une question de souveraineté alimentaire à 30 ans. Personne ne semble vraiment vouloir l’entendre.

Comment vous projetez-vous dans dix ans ?

À soixante-deux ans, donc à deux ans de la retraite officielle. Je n’imagine pas arrêter d’un coup, ce n’est pas mon caractère. Si une de mes filles reprend, je l’accompagnerai progressivement pendant cinq ans, comme mon père l’a fait avec moi. Si personne ne reprend, on cherchera un repreneur via la SAFER en privilégiant un jeune installé, idéalement en bio sur la totalité.

D’ici là, on continue à investir prudemment. On va planter encore deux kilomètres de haies l’an prochain, monter un atelier de transformation pour valoriser nos lentilles, peut-être ouvrir un magasin à la ferme pour la vente directe le samedi matin. La grande culture, ce n’est plus uniquement vendre des grains à une coopérative, c’est aussi se diversifier, garder de la valeur, créer du lien. On voit beaucoup de jeunes installés autour de chez nous qui mélangent maraîchage bio, fromagerie, accueil pédagogique. C’est un beau métier qui se réinvente. Je suis plus optimiste que ne le laissent croire les médias.

Qu’est-ce qui vous fait tenir, malgré les difficultés ?

Plein de choses. L’attachement à la terre familiale, déjà. Cette ferme, c’est l’histoire de quatre générations, des photos en noir et blanc dans le couloir, des outils de mon arrière-grand-père dans la grange. Je ne suis pas seulement chef d’exploitation, je suis dépositaire d’une histoire. C’est lourd parfois, c’est aussi beau.

Et puis il y a le quotidien. Le matin tôt, quand je sors avec le chien, qu’il y a la brume sur les champs et que les chevreuils traversent à 50 mètres, je sais pourquoi je fais ce métier. Voir une parcelle qu’on a soigné toute l’année arriver à maturité, sentir l’odeur du blé mûr en juin, ça ne se remplace par rien. Je peux aller dans n’importe quel village des villages de Seine-et-Marne, je connais les agriculteurs, on partage la même fierté discrète. C’est un métier d’enracinement.

Et puis il y a les gens qu’on accueille. Les enfants des écoles, les voisins du village, les nouveaux habitants qui viennent acheter directement à la ferme. Ils nous renvoient que ce qu’on fait a un sens. Quand un boulanger de Coulommiers vient récupérer ses 500 kilos de farine et qu’il nous dit que ses clients adorent le pain qu’il fait avec, c’est ça la vraie récompense. On est utile. Et dans le monde d’aujourd’hui, c’est plutôt rare de pouvoir le dire avec autant d’évidence.


Cet entretien a été réalisé le 5 juin 2026 à la Ferme du Bois-Joli, à Touquin (Seine-et-Marne), par Claire Vasseur pour mairiedecourquetaine.fr. Pour prolonger la réflexion sur la vie rurale francilienne, consultez aussi notre témoignage sur vivre en village rural d’Île-de-France.