Bernard Voilquin

Historien amateur, spécialiste de la mémoire des conflits dans les communes rurales de Brie — Auteur de plusieurs études sur les monuments aux morts de Seine-et-Marne

Comment êtes-vous arrivé à vous intéresser spécifiquement aux monuments aux morts de la Brie ?

Ça a commencé assez simplement. J’habite depuis longtemps dans la région de Coulommiers, et comme beaucoup de passionnés d’histoire locale, je me promenais dans les villages en m’arrêtant sur tout ce qui portait des inscriptions. Les monuments aux morts m’ont fasciné parce qu’ils sont à la fois omniprésents — chaque commune de Brie en a un — et souvent mal connus. On passe devant sans voir les noms gravés, sans imaginer ce que chacun représente. Alors j’ai commencé à les photographier, à rechercher les noms dans les archives, à reconstituer les trajectoires. C’est devenu un projet de vingt ans.

Qu’est-ce qui caractérise les monuments aux morts des communes rurales de Seine-et-Marne ?

Ce qui les distingue, c’est souvent leur échelle par rapport à la population du village. Dans une commune de 200 habitants, voir quinze, vingt noms gravés sur le monument aux morts de la Première Guerre, ça représente une proportion de pertes absolument ahurissante. C’est parfois 10, 12% de la population masculine en âge de combattre. Des familles entières décimées. Des villages qui ont perdu leur vitalité démographique pour des générations.

L’architecture des monuments eux-mêmes est aussi intéressante. On trouve en Seine-et-Marne toute la gamme des typologies monumentales de l’après-guerre : la stèle en pierre avec le coq gaulois, la statue du soldat sur socle (le « Poilu »), la croix latine avec liste gravée, le simple tableau de marbre à l’intérieur de l’église. Chaque typologie correspond à des choix politiques et esthétiques du comité municipal de l’époque.

Le financement des monuments dans les communes rurales

Comment se financaient ces monuments dans les petites communes rurales ?

C’est l’un des aspects les plus touchants de l’histoire. Pour un village de 300 habitants en 1920, au lendemain de la Grande Guerre, ériger un monument digne représentait une somme considérable. Le financement se faisait par souscription publique : les familles des victimes donnaient ce qu’elles pouvaient, les notables locaux contribuaient plus largement, les instituteurs et les curés organisaient des collectes. L’État accordait des subventions, mais insuffisantes pour couvrir l’ensemble des coûts.

Monument aux morts d'une commune rurale de Brie

Il fallait aussi choisir un sculpteur ou un tailleur de pierre, commander le monument, organiser l’inauguration. La correspondance entre les maires et les fournisseurs que j’ai retrouvée aux Archives départementales de Seine-et-Marne est un document extraordinaire sur la vie rurale de l’entre-deux-guerres.

Les monuments aux morts sont-ils bien entretenus aujourd’hui dans les villages briards ?

L’état est très variable. Dans les communes où la municipalité est sensible à la question mémorielle, les monuments sont entretenus, nettoyés, fleuris lors des cérémonies du 11 novembre et du 8 mai. Dans d’autres communes — et j’ai vu beaucoup de cas —, les monuments sont délaissés : inscriptions illisibles, végétation envahissante, pierres noircies. Ce n’est pas toujours une question de moyens mais souvent de priorités.

Le Souvenir Français joue un rôle essentiel dans ce travail de préservation. Cette association nationale s’occupe de maintenir en état les monuments, les tombes militaires et les lieux de mémoire dans toute la France. Elle organise aussi les cérémonies quand les communes ne les organisent plus elles-mêmes.

Première et Seconde Guerre mondiale : deux mémoires distinctes

La Première Guerre mondiale est-elle bien représentée ? Et la Seconde ?

Les monuments aux morts de la Première Guerre sont systématiques : chaque commune de France en a un. Ils ont été érigés dans une période de deuil collectif intense, avec une véritable politique mémorielle nationale orchestrée par l’État.

Pour la Seconde Guerre mondiale, c’est plus complexe. Les noms des victimes de 1939–1945 ont souvent été ajoutés sur les monuments existants — gravés sur un panneau supplémentaire ou inscrits sur une face libre. Mais la mémoire de la Seconde Guerre inclut aussi des victimes civiles (déportés, fusillés) que les monuments d’avant-guerre n’étaient pas conçus pour honorer. Dans certains villages briards, j’ai trouvé des plaques spécifiques aux victimes de la déportation, séparées du monument principal.

Cimetière militaire de la Grande Guerre en Seine-et-Marne

Les noms gravés : retrouver les familles derrière les pierres

Que trouvez-vous en recherchant les noms sur les monuments aux morts de la Brie ?

Vous trouvez des familles. C’est ça qui est frappant. Sur certains monuments, vous voyez deux, trois, quatre fois le même patronyme : des frères, un père et ses fils. Des lignées entières fauchées. Dans la base Mémoire des Hommes du ministère des Armées, vous pouvez retrouver les fiches matricules, les unités, les lieux et dates de décès. Et souvent, en croisant avec les registres d’état civil aux Archives de Melun, vous pouvez reconstituer la famille entière : les parents restés au village, les épouses devenues veuves, les enfants élevés sans père.

C’est une histoire concrète, incarnée, qui donne un sens très particulier à ces noms gravés dans la pierre. Chaque nom sur le monument de Courquetaine, comme sur n’importe quel monument aux morts de la Brie, représente une vie brisée et une famille endeuillée.

Un appel à ceux qui habitent près d’un monument aux morts négligé ?

Oui, absolument. Si vous passez devant un monument aux morts dans un village de la Brie et que vous le trouvez en mauvais état — inscriptions effacées, végétation envahissante, socle fissuré —, signalez-le à la mairie. Prenez-en des photos et transmettez-les. Dans de nombreux cas, une simple remontée citoyenne suffit à déclencher une intervention.

Et si la mairie n’a pas les moyens, le Souvenir Français peut intervenir, parfois en partenariat avec des associations patrimoniales locales. Ces monuments appartiennent à tous : ils portent les noms de ceux qui ont tout donné pour que nous puissions vivre dans un pays libre. La moindre des choses est de garder leurs noms lisibles.