Marcel Fontenoy
Ancien artisan du bois et collecteur de mémoire rurale en Seine-et-Marne depuis plus de trente ans — spécialiste des métiers d'antan de la Brie
Marcel Fontenoy, avant de parler des métiers eux-mêmes, pouvez-vous nous rappeler pourquoi ces artisans étaient si essentiels à la vie d’un village briard ?
Il faut se remettre dans le contexte de l’époque : jusqu’au milieu du XXe siècle, aucune exploitation agricole ne pouvait fonctionner sans un charron et un maréchal-ferrant à proximité. La Brie, c’est une terre de grande culture céréalière, avec des sols lourds et argileux, très exigeants pour le matériel. Une charrette qui perdait une roue en pleine moisson, c’était une catastrophe : la récolte pouvait pourrir sur pied en attendant la réparation. Ces artisans n’étaient pas de simples commerçants, ils étaient le maillon indispensable entre le paysan et son outil de travail. Sans eux, pas de labour, pas de transport, pas de moisson organisée. On les considérait presque comme des piliers de la vie agricole villageoise, au même titre que le maire ou le curé.
Le charron, artisan du bois et de la roue
Concrètement, en quoi consistait le travail quotidien d’un charron ?
Le charron fabriquait et réparait tout ce qui, dans une exploitation, était construit en bois assemblé : les roues bien sûr, mais aussi les brancards, les essieux, les châssis de charrette, les manches d’outils, parfois même certaines pièces de charrue. C’était un métier d’une précision extrême, parce qu’une roue mal équilibrée fatiguait l’attelage et s’usait deux fois plus vite. Le charron devait connaître le bois sur le bout des doigts : quelle essence pour les rais, quelle essence pour le moyeu, comment le bois se comportait selon la saison de coupe, l’humidité, le sens du fil. On ne fabriquait pas une roue en un jour, il fallait parfois plusieurs semaines entre le choix du bois, son séchage et l’assemblage final.
Pourquoi le choix du bois était-il aussi déterminant ?
Parce que chaque pièce de la roue avait une fonction mécanique précise, et donc une essence adaptée. Le moyeu, qui reçoit l’essieu et subit le plus de contraintes, se taillait généralement dans l’orme, un bois qui résiste bien à l’éclatement. Les rais, ces bâtons qui relient le moyeu à la jante, étaient plutôt en chêne ou en acacia, des bois durs et élastiques. La jante, elle, devait être suffisamment souple pour être cintrée à la vapeur ou au feu, on utilisait alors de l’orme ou du frêne. Un charron qui se trompait d’essence livrait une roue qui se fissurait au bout de quelques mois seulement, ce qui ruinait sa réputation dans tout le canton.
Une roue de charrette briarde bien construite pouvait tenir vingt à trente ans d'usage agricole intensif. C'est le témoignage le plus frappant de la maîtrise technique de ces artisans : aucune machine moderne ne remplace encore parfaitement ce savoir-faire manuel du bois cintré.
Avant d’aborder la collaboration entre artisans, voici les principaux outils qui composaient l’établi d’un charron briard :
- La paroir, un outil courbe pour dégrossir et affiner les surfaces de bois.
- Le compas d’épaisseur, utilisé pour vérifier la régularité des rais et des jantes.
- Le vilebrequin et les mèches, pour percer les mortaises destinées aux assemblages.
- La cuve de trempe, où l’on refroidissait brutalement les cercles de fer chauffés à blanc.
- Le gabarit de roue, planche perforée servant de référence pour respecter le diamètre exact.
Le charron travaillait-il seul, ou en lien avec d’autres artisans du village ?
Le charron ne travaillait jamais complètement seul, surtout pour les roues. Une fois la roue en bois assemblée, il fallait la cercler de fer pour la protéger de l’usure sur les chemins caillouteux. Cette opération, appelée le ferrage de jante, se faisait en collaboration étroite avec le maréchal-ferrant ou, dans les ateliers les plus importants, directement avec un forgeron attaché à la charronnerie. On chauffait le cercle de fer à blanc, on le posait autour de la jante en bois, puis on le refroidissait brutalement à l’eau : le fer se rétractait en séchant et venait serrer la roue avec une force considérable. C’était un moment spectaculaire, presque théâtral, qui rassemblait souvent les curieux du village.
Le sabotier, un métier au service du monde rural
Passons au sabotier. Pourquoi le sabot était-il si répandu dans les campagnes briardes ?
Le sabot répondait à un besoin très concret : protéger le pied de l’humidité et de la boue des champs, tout en résistant à un usage intensif. Le cuir des chaussures citadines n’aurait pas tenu une saison dans les terres lourdes de la Brie. Le bois, lui, isolait bien du froid et de l’eau, et un bon sabot pouvait durer plusieurs années moyennant quelques réparations. Chaque famille rurale possédait plusieurs paires : une pour les travaux des champs, une pour l’étable, parfois une paire plus soignée pour aller au marché ou à la messe le dimanche.
Quelles étapes composaient la fabrication d’un sabot traditionnel ?
Le sabotier commençait par choisir une bille de bois tendre, le plus souvent du peuplier ou du saule, des essences légères et faciles à creuser. Il dégrossissait d’abord la forme générale à la hache, puis affinait le volume à la paroir, un outil courbe monté sur un établi spécial appelé le banc à cheval. Venait ensuite le creusage de l’intérieur, l’étape la plus délicate, réalisée à la cuillère ou à la tarière, en respectant une épaisseur de paroi suffisamment fine pour être légère mais assez épaisse pour résister aux chocs. Le sabot était enfin lissé, parfois teinté, et pour les modèles du dimanche, orné de petites gravures décoratives sur le bout ou le talon.
Le métier de sabotier permettait-il de vivre correctement de son travail ?
Cela dépendait beaucoup du village et de la clientèle. Dans les gros bourgs briards, un sabotier pouvait vivre uniquement de son métier, avec parfois un ou deux apprentis. Dans les petits hameaux, il combinait souvent cette activité avec d’autres tâches, un peu de menuiserie, un peu de réparation d’outils agricoles en bois. Le sabotier itinérant existait aussi : certains parcouraient plusieurs villages avec leur matériel, s’installant temporairement en forêt près de la matière première, puis vendant directement leur production sur les marchés locaux ou en porte-à-porte dans les fermes.
Le maréchal-ferrant, entre forge et écurie
Le maréchal-ferrant est sans doute l’artisan le plus connu de cette époque. Quel était son rôle exact ?
Le maréchal-ferrant avait deux fonctions principales, qu’on confond parfois à tort. D’une part, il forgeait les fers eux-mêmes à partir de barres de fer brut, en les façonnant à chaud sur l’enclume selon la forme et la pointure du sabot de l’animal. D’autre part, il ferrait concrètement les chevaux et les bœufs de trait, ce qui demandait une vraie connaissance de l’anatomie animale : il fallait parer le sabot, retirer la corne en excès, ajuster le fer chaud pour vérifier sa forme exacte, puis le fixer avec des clous placés avec une précision absolue pour ne jamais blesser l’animal. Une erreur de quelques millimètres pouvait rendre un cheval boiteux pendant des semaines, ce qui était catastrophique en pleine période de labour.
Le ferrage concernait-il uniquement les chevaux ?
Non, en Brie, on ferrait aussi beaucoup les bœufs de trait, très utilisés dans les grandes exploitations céréalières avant la généralisation du cheval de trait puis du tracteur. Le ferrage des bœufs était même plus complexe, parce que leur sabot est fendu en deux, ce qui nécessitait deux fers distincts par pied, donc huit fers au total contre quatre pour un cheval. C’était une opération plus longue, qui demandait souvent d’immobiliser l’animal dans un travail, une structure en bois spécialement conçue pour maintenir les bœufs pendant le ferrage.
Quels autres services rendait la forge du village, au-delà du ferrage ?
La forge, c’était un peu le centre névralgique technique du village. Le maréchal-ferrant réparait les outils agricoles métalliques, les socs de charrue, les fourches, les grilles de portail. Il fabriquait aussi des pièces de quincaillerie courante : gonds, verrous, crochets. Et surtout, la forge était un lieu de sociabilité important : les hommes s’y retrouvaient en attendant que leur animal soit ferré, on y discutait des nouvelles du canton, des cours du blé, de la politique locale. Certains témoignages recueillis auprès d’anciens décrivent la forge comme un véritable lieu de mémoire collective, presque autant que l’église ou le café du village.
La place économique de ces artisans dans le village briard
Ces artisans occupaient-ils une position sociale particulière dans la hiérarchie villageoise ?
Oui, tout à fait, et c’est un aspect qu’on oublie souvent. Le charron et le maréchal-ferrant faisaient partie de ce qu’on appelait les artisans ruraux qualifiés, une catégorie intermédiaire entre le simple journalier agricole et les notables du village comme le maire, le notaire ou le curé. Ils possédaient généralement leur propre atelier, parfois transmis de père en fils sur plusieurs générations, ce qui leur conférait une forme de stabilité économique rare dans le monde rural de l’époque. Contrairement au paysan, dont les revenus dépendaient entièrement des aléas climatiques, l’artisan facturait un service technique dont la demande restait relativement constante d’une année sur l’autre.
Comment ces artisans étaient-ils rémunérés à l’époque ?
Le système de paiement variait beaucoup selon les périodes et les régions, mais en Brie, on retrouve souvent une combinaison de paiement en argent et de paiement en nature. Un fermier pouvait régler une partie de sa facture en blé, en volailles, ou en services rendus, notamment lors des moissons où l’entraide entre voisins restait très présente. Certains artisans tenaient un livre de comptes où les dettes des clients s’accumulaient sur plusieurs mois, réglées en une fois après la vente des récoltes à l’automne. Cette économie de proximité, fondée sur la confiance et le crédit informel, caractérisait fortement les relations entre artisans et paysans dans les villages de la Brie.
La transmission du savoir-faire, de génération en génération
Comment se transmettait ce savoir-faire d’une génération à l’autre ?
Par l’apprentissage traditionnel, presque toujours au sein de la même famille ou avec un maître local reconnu. Un jeune garçon entrait en apprentissage vers douze ou treize ans, pour une durée de trois à cinq ans selon les métiers. Il commençait par les tâches les plus simples : entretenir le feu de la forge, ranger l’atelier, préparer le bois. Puis il progressait vers les gestes techniques, sous l’œil attentif du maître qui corrigeait chaque erreur. Il n’existait pas de diplôme officiel avant le développement des chambres de métiers au XXe siècle : la réputation et le bouche-à-oreille suffisaient à valider la compétence d’un artisan.
Les filles pouvaient-elles accéder à ces métiers, ou étaient-ils réservés aux hommes ?
Dans les faits, ces trois métiers restaient très majoritairement masculins, en raison de la force physique qu’exigeaient certaines tâches, notamment le travail du fer chaud et le maniement de charges lourdes. Mais les femmes n’étaient pas absentes de ces ateliers pour autant : les épouses d’artisans géraient très fréquemment la comptabilité, l’accueil de la clientèle, et parfois certaines finitions plus légères comme le lissage ou la décoration des sabots. Il existe aussi des témoignages de veuves qui ont repris et fait tourner l’atelier de leur mari défunt, employant un ou plusieurs compagnons pour assurer la partie technique la plus physique du travail.
L’organisation collective des métiers artisanaux ruraux
Ces différents métiers étaient-ils organisés collectivement, un peu comme des corporations ?
Dans une certaine mesure, oui, même si les corporations d’Ancien Régime avaient officiellement disparu en 1791. Localement, les artisans d’un même canton se connaissaient, s’entraidaient, et respectaient une forme de territoire tacite pour éviter une concurrence trop rude entre villages voisins. Au XIXe et au début du XXe siècle, des syndicats professionnels et des chambres de métiers ont progressivement structuré ces activités, avec des concours de savoir-faire et parfois des titres de meilleur ouvrier qui valorisaient les artisans les plus compétents.
Voici un tableau récapitulatif qui synthétise les caractéristiques essentielles de ces trois métiers d’antan :
| Métier | Matière travaillée | Durée d’apprentissage | Cause principale de disparition |
|---|---|---|---|
| Charron | Bois (orme, chêne, frêne) et fer pour le cerclage | 3 à 5 ans | Mécanisation agricole, pneumatique caoutchouc |
| Sabotier | Bois tendre (peuplier, saule) | 3 à 4 ans | Généralisation des bottes en caoutchouc |
| Maréchal-ferrant | Fer forgé, corne animale | 3 à 5 ans | Disparition du cheval et du bœuf de trait agricole |
Les causes de la disparition progressive de ces métiers
Quels ont été, selon vous, les facteurs déterminants de la disparition de ces métiers ?
Il y a d’abord la mécanisation agricole, amorcée dès l’entre-deux-guerres et accélérée après 1945 : le tracteur a progressivement remplacé le cheval et le bœuf de trait, rendant le ferrage agricole inutile. Il y a ensuite l’apparition de matériaux nouveaux, le pneumatique caoutchouc pour les roues, le caoutchouc et le plastique pour les chaussures. Enfin, il y a un facteur plus sociologique : l’exode rural et l’évolution des modes de vie ont réduit la demande locale au point de ne plus justifier économiquement le maintien de ces ateliers dans chaque village. Certains artisans se sont reconvertis, d’autres ont fermé boutique dans les années 1950 et 1960, un déclin assez rapide finalement, si on le compare aux siècles pendant lesquels ces métiers avaient structuré la vie rurale.
Ce déclin s’est-il produit au même rythme pour les trois métiers, ou certains ont-ils résisté plus longtemps que d’autres ?
Non, le rythme a beaucoup varié selon le métier. Le sabotier a été le premier touché, dès les années 1930 dans certaines zones, avec la démocratisation progressive des bottes en caoutchouc et des chaussures industrielles bon marché. Le charron a résisté un peu plus longtemps, jusque dans les années 1950, parce que certains véhicules agricoles à traction animale sont restés en usage même après l’arrivée des premiers tracteurs, notamment dans les petites exploitations qui ne pouvaient pas s’équiper immédiatement. Le maréchal-ferrant, curieusement, est celui qui a le mieux traversé les décennies, parce que le cheval n’a jamais totalement disparu des campagnes, se réorientant progressivement vers les loisirs équestres à partir des années 1960 et 1970, ce qui lui a permis une forme de survie économique que les deux autres métiers n’ont pas connue.
Quelques repères pratiques pour qui souhaite retrouver la trace de ces métiers dans les villages briards aujourd’hui :
- Observer les noms de rues et de lieux-dits : Rue de la Forge, Chemin des Sabotiers, la Forge, autant d’indices toponymiques fréquents en Seine-et-Marne.
- Repérer les bâtiments anciens à large ouverture sur cour, souvent d’anciennes forges ou charronneries reconnaissables à leur architecture.
- Consulter les archives municipales et les recensements de population, qui mentionnaient la profession de chaque chef de famille.
- Visiter les écomusées régionaux qui conservent parfois des outils et des ateliers reconstitués.
- Interroger les anciens du village, dépositaires d’une mémoire orale précieuse et de plus en plus rare.
Ce qui me frappe le plus, après toutes ces années de collecte de témoignages, c'est la disparition presque totale de ce vocabulaire technique en une ou deux générations. Des mots comme paroir, banc à cheval, ou travail à ferrer n'ont plus aucun sens pour la plupart des habitants actuels des villages briards, alors qu'ils faisaient partie du quotidien de leurs arrière-grands-parents.
La préservation de cette mémoire artisanale aujourd’hui
Y a-t-il aujourd’hui des initiatives pour préserver la mémoire de ces métiers en Seine-et-Marne ?
Oui, et c’est encourageant. Des associations locales organisent des démonstrations lors des fêtes patronales et des journées du patrimoine, avec parfois d’anciens artisans ou leurs descendants qui font revivre certains gestes. Des écomusées régionaux conservent des outils, des ateliers reconstitués, et collectent des témoignages oraux avant qu’ils ne disparaissent définitivement. Localement, certaines mairies briardes intègrent aussi ce patrimoine immatériel dans leurs animations, notamment lors des fêtes patronales des villages où l’on retrouve parfois des reconstitutions d’ateliers d’époque. C’est un travail de mémoire essentiel, parce qu’une fois ce savoir-faire manuel perdu, il est très difficile de le reconstituer uniquement à partir de documents écrits.
Un dernier mot pour les habitants de communes comme Courquetaine, qui s’intéressent à ce patrimoine ?
Je dirais qu’il ne faut pas sous-estimer la richesse de ce patrimoine immatériel local. On pense souvent au patrimoine bâti, aux fermes briardes ou aux églises, mais les gestes, les métiers, les savoir-faire disparus méritent tout autant d’attention. Chaque témoignage recueilli auprès d’un ancien, chaque objet conservé, chaque photographie retrouvée dans un grenier participe à la reconstitution de cette histoire du quotidien rural. J’encourage vivement les habitants à interroger leurs aînés pendant qu’il en est encore temps, et à transmettre ces souvenirs, même modestes en apparence, aux associations locales ou aux archives municipales.
Cette mémoire des gestes et des métiers d’antan complète utilement celle des costumes traditionnels briards, autre facette du quotidien rural que les habitants de la Brie prenaient soin de préserver, saison après saison, dans les fermes et les villages de Seine-et-Marne.