Sylvie Bardin, présidente d'une association de sauvegarde du patrimoine briard, sur un chantier de restauration

Sylvie Bardin

Présidente d'une association de sauvegarde du patrimoine briard depuis 2014, ancienne enseignante, coordinatrice de chantiers participatifs en Seine-et-Marne

Un samedi matin de mars, une dizaine de bénévoles s’affairent autour d’un vieux lavoir couvert, à quelques kilomètres de Courquetaine. Brouettes, seaux de chaux, sécateurs : le chantier ressemble davantage à une fête de village qu’à un travail de restauration patrimoniale. Au centre de cette agitation organisée, Sylvie Bardin, casque de chantier vissé sur la tête, distribue les consignes avec l’aisance de quelqu’un qui a fait ça des dizaines de fois. Rencontre avec une bénévole devenue pilier du patrimoine local.

Ancienne enseignante à la retraite, Sylvie Bardin préside depuis douze ans une association qui rassemble aujourd’hui plus d’une soixantaine d’adhérents actifs autour de la sauvegarde du petit patrimoine rural briard. Lavoirs, calvaires, fours à pain, murets en pierre sèche : autant d’éléments discrets du paysage que son association restaure, chantier après chantier, avec une méthode qui a fait ses preuves.

Le parcours de Sylvie Bardin, de l’enseignement au bénévolat patrimonial

Sylvie, comment devient-on présidente d’une association de sauvegarde du patrimoine ? Quel a été votre chemin ?

Cet engagement associatif s’inscrit dans une longue tradition de valorisation du patrimoine bâti civil de la région, où lavoirs et puits témoignent d’une vie collective aujourd’hui largement oubliée.

Rien ne me destinait particulièrement à ça, à part peut-être une curiosité ancienne pour l’histoire locale. J’ai enseigné les lettres pendant trente-deux ans dans un collège de Seine-et-Marne, et c’est seulement à ma retraite, en 2013, que je me suis vraiment investie. Je participais déjà occasionnellement à des journées du patrimoine, mais c’est la découverte d’un lavoir à l’abandon près de chez moi, envahi par les ronces, qui a tout déclenché. Je me suis dit que si personne ne s’en occupait, il finirait par s’effondrer purement et simplement.

J’ai rejoint l’association existante l’année suivante, et j’en ai pris la présidence assez rapidement, un peu par défaut d’ailleurs : personne ne voulait vraiment du poste, et moi j’avais du temps et beaucoup d’énergie à consacrer à la cause. Douze ans plus tard, je n’ai toujours pas décroché. On a restauré ou consolidé une bonne vingtaine d’ouvrages depuis, et je continue d’apprendre à chaque chantier.

L’organisation concrète d’un chantier participatif

Comment s’organise, très concrètement, un chantier participatif de restauration ?

Notre travail complète naturellement celui documenté par l’entretien avec un artisan tourier du fromage de Brie, autre exemple de savoir-faire transmis patiemment sur le terrain.

Tout commence bien avant le premier coup de pioche, en réalité. Il faut d’abord identifier l’ouvrage, souvent grâce au signalement d’un habitant ou d’un élu municipal, puis évaluer son état avec un bénévole qui a une formation en bâti ancien, ou parfois un professionnel qu’on sollicite bénévolement pour un diagnostic. Ensuite vient la partie administrative : demande d’autorisation auprès du propriétaire, souvent la commune, montage d’un dossier de financement, recherche de matériaux compatibles avec la construction d’origine.

Le jour du chantier lui-même, on organise généralement des équipes de six à dix personnes, avec toujours au moins un référent technique expérimenté par équipe. On commence tôt, vers huit heures trente, avec un café collectif qui sert autant à motiver les troupes qu’à répartir les tâches. Le matin est consacré aux travaux les plus physiques, débroussaillage, terrassement, transport de pierres. L’après-midi, on passe souvent aux gestes plus fins : rejointoiement, nettoyage de pierre, finitions. On termine toujours par un moment convivial, un verre partagé, qui compte presque autant que le travail accompli pour souder l’équipe.

Bénévoles restaurant un lavoir en pierre lors d'un chantier participatif en Seine-et-Marne

Combien de temps dure, en moyenne, la restauration complète d’un ouvrage comme un lavoir ou un calvaire ?

Ça varie énormément selon l’état initial et la disponibilité des bénévoles. Un calvaire simple, avec juste un nettoyage et un rejointoiement, peut se faire en deux ou trois journées de chantier réparties sur un mois. Un lavoir couvert, avec une charpente à reprendre et une toiture à refaire, ça peut prendre une bonne année, avec des interventions ponctuelles chaque week-end, en tenant compte des saisons : on évite de travailler la chaux en plein hiver à cause du gel, par exemple.

Le plus long, en général, ce n’est pas le chantier lui-même mais tout ce qui précède : trouver le financement, obtenir les autorisations, réunir les matériaux adaptés. Sur certains projets plus ambitieux, comme la restauration d’un four à pain communal qu’on a menée il y a trois ans, il s’est écoulé près de deux ans entre le premier repérage et la fin des travaux.

Le recrutement et la fidélisation des bénévoles

Comment recrutez-vous vos bénévoles ? Est-ce facile de trouver du monde ?

Un tableau récapitulatif aide à visualiser les profils qui composent aujourd’hui nos équipes de bénévoles :

Profil de bénévolePart approximativeMotivation principaleDisponibilité type
Retraités locaux40 %Transmission, lien socialRéguliers, semaine et week-end
Actifs (30-55 ans)30 %Engagement citoyen, convivialitéWeek-ends uniquement
Étudiants et jeunes actifs15 %Découverte de savoir-faire manuelsPonctuelle, vacances
Familles avec enfants15 %Sortie éducative, sensibilisationJournées portes ouvertes

Le recrutement se fait surtout par le bouche-à-oreille et la présence dans les événements locaux : fêtes de village, marchés, journées européennes du patrimoine. On a aussi une page sur les réseaux sociaux qui a pris de l’ampleur ces dernières années, ce qui nous amène quelques bénévoles plus jeunes qu’on n’aurait pas touchés autrement. Les mairies nous aident beaucoup également, en relayant nos appels dans le bulletin municipal.

La vraie difficulté, ce n’est pas tant de recruter ponctuellement que de fidéliser sur la durée. Beaucoup de gens viennent une fois, par curiosité, et ne reviennent pas forcément. Ceux qui restent, en revanche, deviennent souvent des piliers presque aussi engagés que moi. J’ai un noyau d’une quinzaine de bénévoles très réguliers, sur lesquels je peux compter pour chaque chantier, quelle que soit la météo.

Faut-il des compétences techniques particulières pour s’engager dans un chantier ?

Absolument pas, et c’est important de le préciser parce que ça freine parfois les gens qui s’imaginent qu’il faut être maçon ou charpentier. La majorité des tâches, débroussaillage, nettoyage, transport, préparation du mortier, ne demande aucune compétence préalable. On explique tout sur place, et un bénévole expérimenté encadre systématiquement les gestes plus techniques comme le rejointoiement à la chaux.

Ce qui compte davantage, c’est l’envie de mettre les mains dans le travail et un minimum de disponibilité physique, parce que certains chantiers restent exigeants, notamment le transport de pierres. On adapte toujours les tâches aux capacités de chacun : il y a toujours quelque chose à faire, même pour quelqu’un qui ne peut pas porter de charges lourdes, comme le tri des matériaux ou la préparation du café pour les autres.

Le financement et les partenariats institutionnels

Comment finance-t-on la restauration d’un ouvrage patrimonial quand on est une petite association ?

Le financement reste le nerf de la guerre, sans exagération. Voici les principales sources sur lesquelles nous nous appuyons chaque année :

Le montage d’un dossier de subvention prend du temps, il faut être honnête là-dessus. J’y consacre facilement plusieurs semaines par an, entre les demandes, les justificatifs et les comptes rendus à fournir après chantier. Mais sans cette rigueur administrative, on n’obtiendrait tout simplement pas les financements dont on a besoin.

Un lavoir n’a jamais besoin de grand-chose : une équipe motivée, un peu de chaux, et la patience de ne rien brusquer. C’est le patrimoine le plus modeste qui exige, paradoxalement, le plus de soin.

Travaillez-vous en lien avec les services du patrimoine ou les architectes des bâtiments de France ?

Oui, systématiquement dès que l’ouvrage se trouve à proximité d’un monument classé ou dans un périmètre protégé, ce qui est fréquent dans nos villages briards riches en petit patrimoine religieux et civil. On sollicite alors l’avis de l’architecte des bâtiments de France avant tout démarrage de chantier, ce qui peut rallonger les délais mais garantit une restauration respectueuse des techniques traditionnelles.

Sur les ouvrages non protégés, on garde une grande liberté d’action, mais on essaie quand même de respecter au maximum les matériaux et méthodes d’origine, par conviction plus que par obligation réglementaire. On a par exemple renoncé à utiliser du ciment moderne sur un muret en pierre sèche, alors que ç’aurait été bien plus rapide, simplement parce que ça n’aurait pas respecté l’esprit de la construction initiale.

Calvaire en pierre restauré par des bénévoles associatifs dans un village de Seine-et-Marne

Les victoires marquantes et les regrets

Quel chantier vous a le plus marquée depuis que vous présidez l’association ?

Le sauvetage du four à pain que j’évoquais tout à l’heure reste sans doute mon souvenir le plus fort. Il était dans un état catastrophique quand on l’a découvert, à moitié effondré, envahi par la végétation, personne dans le village ne se souvenait vraiment de son histoire. On a mené une petite enquête auprès des habitants les plus âgés pour reconstituer son fonctionnement, avant même de commencer les travaux. Le jour où on l’a rallumé pour la première fois depuis des décennies, lors d’une fête patronale de village, il y avait une émotion collective assez rare, des anciens avaient les larmes aux yeux en sentant à nouveau l’odeur du pain cuit.

À l’inverse, j’ai aussi des regrets. On a perdu un petit oratoire, il y a une dizaine d’années, parce qu’on est arrivés trop tard : le propriétaire privé l’avait déjà fait démolir avant qu’on puisse négocier une sauvegarde. Ça m’a beaucoup marquée et ça a renforcé ma conviction qu’il faut agir vite dès qu’un signalement nous parvient, sans attendre que le dossier administratif soit parfaitement ficelé.

Comment mesurez-vous l’impact réel de votre association sur le territoire ?

C’est difficile à quantifier précisément, mais on voit des signes concrets. Le nombre d’adhérents a doublé en dix ans. Les mairies nous sollicitent de plus en plus en amont, avant même qu’un ouvrage soit en danger, ce qui montre une vraie reconnaissance de notre travail. Et puis il y a des retours plus intimes, des habitants qui nous disent que redécouvrir l’histoire d’un lavoir ou d’un calvoire proche de chez eux a changé leur regard sur leur propre village.

Je crois profondément que ce travail participe à recréer du lien social autant qu’à sauver des pierres. Les chantiers sont des moments où des générations différentes se croisent et discutent, où des nouveaux habitants rencontrent des familles installées depuis toujours. C’est peut-être, au fond, la contribution la plus importante de notre association, au-delà même du patrimoine bâti.

On ne restaure jamais un lavoir pour soi-même. On le restaure pour celles et ceux qui viendront le regarder dans cinquante ans et qui sauront encore d’où ils viennent.

Repères pratiques pour s’engager

Pour celles et ceux qui souhaiteraient franchir le pas, voici quelques repères essentiels :

Ce qu’il faut retenir avant de rejoindre un chantier

Avant de vous lancer, gardez en tête ces quelques points pratiques qui reviennent dans presque toutes les questions que me posent les nouveaux bénévoles : prévoir des vêtements qui ne craignent rien, apporter si possible ses propres gants, et surtout ne pas hésiter à poser des questions sur place. Personne n’attend d’un débutant qu’il maîtrise d’emblée les gestes techniques.

Voici une checklist récapitulative pour préparer sa première journée de chantier participatif :

Élément à prévoirFourni par l’associationÀ apporter soi-même
Outils de base (pelles, brosses, seaux)OuiNon
Gants de chantierParfoisRecommandé
Vêtements de travailNonOui (résistants et salissables)
Collation et boissonsOuiNon
Assurance responsabilité civileOui (via adhésion)Non
Chaussures fermées et robustesNonOui, obligatoire

L’avenir de la sauvegarde participative du patrimoine briard

Comment voyez-vous l’évolution du bénévolat patrimonial dans les années à venir ?

Notre démarche rejoint celle décrite dans le guide consacré aux moulins et rivières de la Brie, autre pan du patrimoine hydraulique et bâti que des bénévoles s’efforcent de préserver localement.

Je suis assez optimiste, malgré les difficultés de fidélisation dont je parlais. Il y a un vrai regain d’intérêt pour le patrimoine de proximité, pour tout ce qui donne du sens et du concret face à un quotidien parfois très numérique et abstrait. Les chantiers participatifs répondent exactement à ce besoin : on voit le résultat de son travail à la fin de la journée, littéralement de ses propres mains.

Ce qui m’inquiète davantage, c’est le renouvellement de la présidence et des postes de coordination, qui demandent un engagement administratif conséquent, moins gratifiant immédiatement que le travail physique sur chantier. Il faudra, dans les années qui viennent, réussir à convaincre des bénévoles plus jeunes de prendre ce type de responsabilité, faute de quoi certaines associations comme la nôtre risquent de s’essouffler malgré la bonne volonté des troupes de terrain.

Conclusion — les 3 choses à retenir

Cet entretien avec Sylvie Bardin révèle un pan méconnu de la vie locale briarde, fait d’engagement discret et de patience collective. Trois points essentiels à retenir :

  1. Un bénévolat accessible à tous : rejoindre un chantier participatif ne demande aucune compétence technique préalable, seulement de l’envie et un minimum de disponibilité.
  2. Un financement multiple et exigeant : la sauvegarde du petit patrimoine repose sur un assemblage de subventions, mécénat, cotisations et financement participatif, qui demande un vrai travail administratif en coulisses.
  3. Un lien social autant qu’un sauvetage patrimonial : au-delà des pierres restaurées, ces chantiers recréent du lien entre générations et entre nouveaux et anciens habitants des villages briards.

Sylvie Bardin continue, chantier après chantier, cette œuvre discrète de sauvegarde qui façonne, pierre après pierre, la mémoire vivante des villages de Seine-et-Marne.