Père Jean-Michel Leblanc
Curé de plusieurs communes rurales de Brie (Seine-et-Marne) depuis 2008 — Spécialiste du patrimoine religieux rural et de la restauration d'églises
Comment vous est venue cette préoccupation pour le patrimoine des églises rurales ?
Vous savez, quand vous prenez en charge cinq ou six paroisses rurales comme je l’ai fait en 2008, la première chose que vous faites, c’est une tournée des bâtiments. Et là, je dois dire que j’ai été assez catastrophé. Dans nos villages, on avait des problèmes de toiture, des problèmes d’humidité, des vitraux fissurés, des clochers qui se lézardaient… J’ai vu des tas d’exemples comme ça. Les communes n’avaient pas les moyens, les fidèles étaient peu nombreux, et les édifices continuaient de se dégrader tranquillement. C’est là que j’ai compris que la conservation du patrimoine religieux de nos villages, ça faisait partie du ministère pastoral en milieu rural.
La loi de 1905 et la question de la propriété
La loi de 1905 a transféré la propriété des églises aux communes. Est-ce un problème ou une protection ?
C’est les deux à la fois, j’ai vu beaucoup de cas. D’un côté, vous avez des petites communes qui n’ont pas les budgets pour entretenir des bâtiments du XIIe siècle. C’est-à-dire que la toiture d’une église, ça coûte 80 000, 100 000, parfois 200 000 euros. Pour un village de 300 habitants, c’est énorme. De l’autre côté, quand le maire est vraiment attaché au patrimoine local — et j’en connais — il peut mobiliser des subventions, faire appel à la Fondation du Patrimoine, organiser des souscriptions citoyennes. La loi de 1905, dans nos villages, c’est à double tranchant.
Vous parliez de souscriptions citoyennes. Est-ce que ça fonctionne vraiment en Brie ?
Oui, j’ai vu beaucoup de cas où c’est une vraie surprise. Dans un village de 400 habitants, une souscription a permis de récolter 45 000 euros en six mois pour refaire la toiture de l’église. Les gens sont attachés à leur patrimoine, même ceux qui ne pratiquent pas. L’église, pour beaucoup de Briards, c’est le lieu des baptêmes, des mariages, des enterrements de leurs parents — c’est la mémoire collective incarnée dans la pierre. Quand elle menace de s’effondrer, ça touche quelque chose de profond.
Mais cette mobilisation est-elle suffisante face à l’ampleur des besoins ?
Non, soyons honnêtes. Les souscriptions permettent de sauver les situations les plus urgentes, les toitures qui menacent de s’effondrer, les clochers qui penchent dangereusement. Mais pour la restauration complète d’un édifice — la reprise des fondations, la consolidation des voûtes, la restauration des vitraux classés, le traitement des peintures murales médiévales — il faut des centaines de milliers d’euros que les petites communes et les associations locales ne peuvent pas réunir seules.
Les traditions chrétiennes et la vie liturgique des paroisses en France s’appuient sur un réseau d’édifices fragiles. Sans investissement public substantiel, une partie de ce patrimoine disparaîtra dans les prochaines décennies.
Pathologies des édifices et manque d’expertise
Quels sont les problèmes les plus fréquents que vous rencontrez dans ces église rurales briards ?
Dans nos villages, les problèmes se ressemblent beaucoup d’une commune à l’autre. D’abord les toitures : les tuiles plates traditionnelles vieillissent mal, les charpentes se dégradent, et la moindre fuite crée des dégâts en cascade sur les maçonneries, les peintures, le mobilier. Ensuite les systèmes d’évacuation des eaux : gouttières bouchées, descentes cassées, infiltrations au niveau des soubassements. Et puis vous avez les pathologies plus spécifiques : les sels solubles qui migrent dans la pierre et la font s’écailler, les fissures structurelles liées aux tassements différentiels, les insectes xylophages dans les charpentes.
Les architectes du patrimoine sont-ils difficiles à mobiliser pour les petites communes ?
Écoutez, les Architectes des Bâtiments de France (ABF) et les Architectes en Chef des Monuments Historiques ont souvent des listes d’attente considérables. Pour une petite église de village qui n’est pas classée, ça peut être difficile d’accéder rapidement à ces compétences spécialisées. Heureusement, il y a des architectes ordinaires qui se spécialisent dans le patrimoine rural et qui font un travail remarquable. Et les associations de sauvegarde du patrimoine — comme les amicales de restauration du patrimoine religieux — forment souvent des bénévoles compétents pour les travaux d’entretien courant.
La réduction du clergé change-t-elle quelque chose à la situation des édifices ?
C’est une réalité de notre monde. Quand un prêtre dessert cinq, six, sept communes, il ne peut pas surveiller chaque édifice régulièrement. Autrefois, le curé résidant était l’œil attentif de son église au quotidien : il signalait la fissure qui apparaissait, la tuile qui s’était cassée. Aujourd’hui, les bâtiments peuvent se dégrader sans que personne ne s’en rende compte avant que les dégâts ne soient importants. C’est un vrai problème. D’où l’importance des associations locales et des bénévoles qui jouent ce rôle de veille patrimoniale.
Des exemples de réussite et un appel à l’engagement
Avez-vous des exemples de restaurations réussies en Brie ?
Oui, j’ai vu beaucoup de cas vraiment réjouissants ! Dans plusieurs communes que je dessers, des équipes de bénévoles se sont formées pour entretenir les espaces extérieurs, désherber les joints des murs, nettoyer les gouttières — des interventions simples mais qui font vraiment la différence. J’ai vu aussi des maires ruraux qui ont fait preuve d’un vrai talent pour monter des dossiers de financement complexes, en combinant des subventions de l’État, du Département, de la Région et des dons privés via la Fondation du Patrimoine. Ce n’est pas simple, ça demande de la persévérance et une bonne connaissance des dispositifs, mais c’est possible.
Un message pour les habitants de communes comme Courquetaine ?
Mon message, c’est : ne laissez pas vos élus locaux se sentir seuls face à ce patrimoine. L’église de votre village, qu’elle soit ouverte ou fermée au culte, qu’elle soit utilisée régulièrement ou seulement lors des Journées du Patrimoine, c’est un bien commun. Elle a traversé des siècles de guerres, de révolutions, de crises. Elle mérite qu’on lui consacre un peu de notre temps et de notre attention. Et souvent, j’ai vu beaucoup de cas où il suffit que quelqu’un prenne l’initiative — un bénévole, un élu convaincu, un passionné d’histoire locale — pour que d’autres suivent. Le patrimoine, dans nos villages, c’est encore quelque chose qui unit les gens.